Michel Serres : « Nous vivons dans un paradis »

Professeur à l’université de Stanford et membre de l’Académie française, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences.
Il répond à Nicolas Truong dans Le Monde du 11 septembre

Le Monde : Vivons-­nous un retour de la guerre et du tragique en Europe ?

Michel Serres : Né en 1930 dans le sud­-ouest de la France, j’ai connu les réfugiés de la guerre d’Espagne et l’occupation nazie, et j’ai même servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine nationale, notamment lors de la réouverture du canal de Suez et durant la guerre d’Algérie. Auschwitz et Hiroshima m’ont marqué à jamais.
Ainsi, tout mon corps est fait de guerre. Et comme toutes les personnes de ma génération, mon âme est faite de paix. Etant donné mon âge, je suis obligé d’établir une comparaison. Et celle­-ci est frappante. Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline ou Pol Pot et ceux que nous vivons, mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. En regard de ce que j’ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J’oserai même dire que l’Europe occidentale vit une époque paradisiaque.

Loin de moi l’idée de minimiser les violences et les victimes du terrorisme islamique. Mais c’est un fait historique : depuis sa fondation, l’Union européenne a traversé soixante­-dix ans de paix, ce qui n’était pas arrivé… depuis la guerre de Troie ! Le tsunami des réfugiés est significatif à cet égard. Où cherchent à aller tous ces nouveaux damnés de la terre ? Chez nous, en Europe, parce que nous vivons dans la paix et la prospérité.

Pourquoi sommes-­nous plus sensibles et vulnérables face à la violence terroriste ?

C’est précisément parce que nous vivons dans un îlot de paix, à l’abri des grands conflits, que nous sommes hypersensibles au moindre frémissement de tragique, à la moindre déflagration de violence. Regardons les chiffres et les statistiques en face : le terrorisme est la dernière cause de mortalité dans le monde.
Les homicides sont en régression. Le tabac, les accidents de voiture ou même les crimes liés à la liberté du port d’arme tuent bien plus que le terrorisme. Les citoyens contemporains ont une chance sur 10 millions de mourir du terrorisme, alors qu’ils ont une chance sur 700 000 d’être tués par la chute d’un astéroïde !

Comment sortir de cette vision pessimiste de notre histoire, alors ?

Grâce à une nouvelle philosophie de l’histoire. Avant, le tragique et la mort étaient le moteur de l’Histoire. C’est ce qu’Hegel appelait le « travail du négatif ». Entre 2300 av. J.­C. et 1800 ap. J.­C., il n’y a eu que 9 % de temps de paix. L’histoire des hommes fut celle de la guerre perpétuelle. Mais quelque chose changea avec Hiroshima.
Ce moment atroce de destruction massive, où l’espèce humaine a vu son anéantissement possible, a marqué une rupture. Ce fut un véritable changement d’ère. L’humanité est entrée dans un nouvel âge, dans lequel la paix a régné dans cette petite île qu’est l’Europe occidentale.
Je suis sûr que les champions du déclin vont me prendre pour un Bisounours. Mais on aurait pu dire la même chose de Robert Schuman et de Konrad Adenauer après la seconde guerre mondiale. Qui aurait pu croire que la paix allait s’étendre en Europe après un tel carnage ?

N’avez-­vous pas une vision ethnocentrée de l’histoire de l’humanité ? Car guerres et maladies continuent de ravager des régions entières en Afrique ou au Moyen­-Orient…

J’entends la critique, mais force est de constater que l’espérance de vie progresse partout dans le monde, que la lutte contre les maladies infectieuses ou les virus est de plus en plus efficace, comme nous l’avons vu avec Ebola.

Pourquoi l’époque est­-elle dominée par le pessimisme et le déclinisme ?

Le bouleversement du monde, notamment provoqué par l’essor du numérique et la mondialisation, est comparable à ce que nous avons vécu lors de la Renaissance. C’est une transformation profonde qui bouscule les habitudes de pensée des intellectuels, dont beaucoup soutiennent en chœur que « c’était mieux avant ». J’y vois un effet de réaction à l’avènement d’un nouveau monde qui change le rapport aux savoirs, aux femmes et aux peuples autrefois dominés. Ces intellectuels me font penser à ces docteurs de la Sorbonne qui lisaient avec effarement et incompréhension Montaigne et son entreprise de décentrement du monde

Propos recueillis par Nicolas Truong
www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/10/michel-serres-nous-vivons-dans-un-paradis_4995690_3232.html

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